La vie fraternelle selon Pierre de Clorivière

Sur la charité, qui, de nos cœurs, n’en doit faire qu’un seul en Jésus-Christ

« La multitude de ceux qui croyaient n’avait qu’un seul cœur et qu’une âme (Ac 4,32) »

Dans la suite du Christ, l’appel à vivre fraternellement n’est pas facultatif. C’est en effet là que se vérifie notre qualité de véritables disciples : manifester de l’amour les uns pour les autres, former ainsi un même Corps, et avoir ‘une même âme’. Cet accueil des autres exige un dépouillement souvent difficile, voire au-delà de nos forces. L’amour est à recevoir comme une grâce, qu’il nous faut demander sans cesse à Dieu le Père.

Ce que nous proposons, vous le savez, est de retracer, dans ces derniers âges, quelqu’image de l’Église naissante, de cette Église formée par les Apôtres, enrichie de tous les dons du Saint-Esprit qui descendit visiblement sur elle et toute empourprée du sang encore récent de Jésus-Christ. Le but est grand, admirable, sublime ; il surpasse les efforts de la faiblesse humaine, et cela nous montre qu’il vient de Dieu. Que cette pensée nous anime, nous ne comptons point sur nos propres forces, c’est en Dieu seul que nous mettons notre confiance. Il nous assistera pour accomplir ce dont il a daigné nous inspirer le dessein, et s’il nous soutient de sa main toute puissante, est-il rien que nous ne puissions espérer ? « Je puis tout en celui qui nous donne la force » (Ph 4,13)
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Ce qui distingue surtout les premiers chrétiens, c’est l’union parfaite qui régnait entre eux, union si grande qu’ils n’avaient tous ensemble, dit le texte sacré, qu’un cœur et qu’une âme : « Multitudinis credentium erat cor unum et anima mea ». C’est aussi ce que nous devons principalement nous proposer d’imiter. Approfondissons pour cela ce que signifient ces paroles […]
Il est évident que cette unité de cœur et d’âme ne peut être prise que dans un sens spirituel et moral, chacun des fidèles conservait les qualités propres de son esprit et tout ce qui formait son caractère particulier ; mais en devenant chrétien, il prenait tellement les mœurs et les goûts des chrétiens, il se dépouillait si parfaitement de lui-même, qu’on eût dit que, tous ensemble, ils étaient un même Corps que le même esprit faisait agir et mouvoir à son gré.
[…] Les premiers chrétiens avaient un même cœur, c’est-à-dire que, non seulement, ils étaient pénétrés les uns envers les autres de la plus sincère, de la plus intime charité, mais encore qu’il n’y avait entre eux aucun germe de discorde et de division ; point d’orgueil qui put les porter à se préférer les uns les autres ; point d’attachement à leurs propres lumières ; point d’ambition, point d’intérêt particulier ; point d’affection pour les biens de la terre ; point de désir de vengeance ; point de passion déréglée pour quelque chose que ce fût. Uniquement occupés du soin de plaire au Seigneur, animés d’un même esprit, comme de véritables enfants de Dieu, ils en recevaient tous ensemble le mouvement et la vie. « Ceux qui sont conduits par l’Esprit de Dieu sont enfants de Dieu » (Rm 8,14). C’est ainsi qu’ils accomplissaient le pré-cepte de Jésus-Christ, celui de s’aimer les uns les autres comme Lui-même il nous a aimés. Ils s’estimaient, ils s’honoraient réciproquement et se désiraient les uns aux autres toutes sortes de biens.
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Ils avaient tous une même âme, c’est-à-dire qu’ils éprouvaient, qu’ils ressentaient les uns pour les autres tout ce qu’une amitié sainte peut inspirer de plus tendre, de plus affectueux ; qu’une vive et douce compassion rendait communs entre eux les sentiments de joie, de tristesse, d’espérance et de crainte ; qu’ils se prévenaient les uns les autres par toutes sortes de marques de bienveillance et d’estime ; que la joie la plus sensible, la plus douce satisfaction qu’ils pussent avoir, était de secourir ceux qui, parmi eux, étaient dans le besoin ; qu’enfin ils tendaient tellement à la même fin, au même but surnaturel : la gloire de Dieu, le bien de l’Église, leur salut et celui du prochain, que, quoiqu’ils prissent pour y parvenir, des chemins différents, et qu’il y eût entre eux une grande diversité de dons et d’attraits, il paraissait néanmoins que le même esprit les faisait agir et qu’il réglait seul tous les mouvements.
Tel est le grand spectacle qu’offrait à la Judée, la charité des pre-miers chrétiens, spectacle qui n’a point cessé avec les premiers jours du Christianisme, et qui, longtemps après, frappait d’admiration les païens et en convertissait un grand nombre, selon les paroles de notre Divin Maître : « C’est par là que tous connaîtront que vous êtes mes disciples si vous avez de l’amour les uns pour les autres » (Jn 13, 35). Ce spectacle doit toujours subsister dans l’Église de Jésus-Christ, et dans le désir que sa grâce nous inspire de le renouveler en nous, et même autant qu’il nous est possible, dans les autres membres de l’Église, nous ne devons pas nous lasser d’y fixer les yeux et de nous rappeler tout ce que l’Esprit-Saint a voulu nous apprendre par ces paroles : « La multi-tude des croyants n’avait qu’un seul cœur et qu’une seule âme » […]

(L.C. 2, passim).